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Connaissance des langues bibliques et intelligence des Écritures Ou : Quand l’hébreu déverrouille de vieux textes mangés de rouille !

Thérèse Glardon

L’homme créé à l’image de Dieu – et la femme ?

« Pourquoi la femme n’est-elle pas créée à l’image de Dieu ? »
C’est la question que me posa un jour une jeune femme, visiblement inquiète et troublée. A quoi faisait-elle référence dans l’Écriture pour en tirer pareille conclusion ? Très certainement au «récit  » de Genèse ch. 1 v.26 qui contient la première évocation de la création de l’homme.

De soupçon en inquiétude

Lisons ce verset dans l’une de ses traductions :
Dieu dit: Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance… » (Gn 1, 26, Segond Révisée). Dès le départ, nous pouvons nous poser des questions sur la qualité d’un Dieu qui s’exprime au pluriel ! En français cette utilisation fait penser à un pluriel de majesté, et le soupçon est jeté d’emblée sur ce Dieu que l’homme a créé par trop semblable à l’image du Roi-Soleil.
Pour qu’il domine sur les poissons… les oiseaux … le bétail… » Cette fois c’est le mandat de domination par l’homme sur le monde animal qui a de quoi, dans notre contexte actuel, surprendre et inquiéter: nous ne connaissons que trop les excès liés à l’exploitation de la nature !

Et comme la jeune femme nous pouvons nous poser ces questions naïves et pourtant logiques
« Mais alors où et quand la femme a-t-elle été créée, par qui et à l’image de qui ? Pourquoi n’est-elle pas mentionnée ici ? » Beaucoup dans notre société jugeront le tableau de Genèse 1,26 trop sexiste ou « macho », et perdront toute envie de poursuivre la découverte de la Bible.

Cherchez l’homme

Quant à nous, continuons notre recherche par d’autres traductions
« Faisons l’homme à notre image … et qu’ils aient autorité… » (E. Dhorme). Ce dernier terme passera-t-il mieux que la « domination » précédente ? Et peut-être que ce passage abrupt d’un singulier (l’homme) à un pluriel (ils), heurtera la sensibilité grammaticale de certains. La traduction est décidément un art difficile !
Consultons donc d’autres versions plus récentes cette fois
« Faisons les êtres humains » (Français Courant) ou encore « Faisons l’adam» (Trad. .Bayard)…Alors de qui s’agit-il précisément ? Face à un tel éventail, il devient nécessaire d’aller regarder de plus près ce que nous dit le texte original. Il s’agit bien en effet d’un adam, et il faut rechercher ce que ce terme recouvre dans le contexte des premiers chapitres de la Genèse.

Qui est Adam ?

S’agit-il d’un personnage bien précis, un mâle nommé Adam, « lointain ancêtre de l’humanité », ou bien simplement d’ un prototype virtuel de la race humaine, d’ un Monsieur et Madame Tout-le-Monde ? d’un nom propre ou d’un substantif ? Le texte hébreu des premiers chapitres de la Genèse parle régulièrement d’un adam, terme toujours employé au singulier et accompagné d’un article. C’est un nom commun qui désigne « non un individu particulier, mais l’espèce humaine, l’humanité dans son ensemble  »
D’ailleurs la suite de notre péricope de départ le montre bien en précisant en Gn 1,27 « Dieu créa l’adam, l’être humain, à son image
A l’image de Dieu il le créa,

« Masculin et féminin, mâle et femelle, il les créa. ~? »

Ce mot `adam est suivi la plupart du temps d’un verbe au pluriel: la grammaire hébraïque confirme qu’il s’agit bien d’un nom collectif désignant les êtres humains. S’il s’agissait d’un individu particulier, le texte l’aurait précisé en disant ben-`adam (un fils d’humain).
Et s’il s’agissait d’un masculin, il aurait pu utiliser `ysh – l’ homme, or celui-ci n’apparaît justement et de façon significative qu’après la création de `yshah – lafemme à la fin du chapitre 2 (v 24)- comme si l’individuation des genres n’apparaissaient pleinement que dans le dialogue masculin-féminin !

Pas d’homme sans la femme

Le recours à la langue originale avec ses caractéristiques linguistiques de vocabulaire et de grammaire permet donc : – de préciser le sens de certains mots-clés : notre fameux Adam ! – de tordre le cou à de fâcheux contresens: comprendre Adam comme le nom d’un homme masculin, puisque notre langue (contrairement par exemple à l’allemand Mann – Mensch) ne distingue pas entre l’homme masculin et l’homme être humain ;
– d’éviter d’induire des associations de pensées malheureuses : seul l’homme serait créé à l’image de Dieu. Voilà de quoi rassurer notre première interlocutrice et bon nombre d’entre nous s’il en était encore besoin !
La référence à Adam ne dresse donc pas une moitié de l’humanité contre l’autre, elle souligne au contraire notre origine commune et le profond lien de parenté qui unit tous les humains.

Sus aux vieux clichés

Parmi les interprétations routinières qui perdurent, plus ou moins enfouies dans les zones affectives de l’inconscient collectif, faut-il mentionner l’idée d’un Dieu fondamentalement opposé à tout ce qui fait plaisir ? Or le verset 9 du chapitre 2 de la Genèse nous dit qu’il « a créé tout arbre plaisant, agréable à regarder et bon, délicieux à manger » ! Que penser d’un Dieu qui aurait proposé à l’homme une création si bonne pour la lui interdire ensuite ?
Parmi ces clichés, mentionnons encore l’image d’un Dieu jaloux de ses prérogatives, opposé à la science et au progrès ! L’expression «l’ arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2,16), dont il est dit « tu n’en mangeras pas car le jour où tu en mangeras tu mourras certainement » (Gn 2,17), est un hébraïsme qui déploie une pluralité de sens : le fruit de cet arbre, c’est de vouloir tout connaître,tout expérimenter, tout posséder y compris la sagesse, devenir tout-puissant et auto-suffisant ! L’appel à ne pas en manger est une mise en garde réaliste contre un savoir, une maîtrise totalitaire qui étouffe, isole, détruit l’existence et fait périr la vie.
Que ces clichés véhiculés durant des siècles via les traductions peuvent avoir la vie dure !

Le premier couple

Si je pose maintenant la question : « Quel est le premier couple ? »la réponse qui jaillit spontanément est « Adam et Eve ». Eh bien non ! Selon les recherches récentes, Adam n’apparaît avec certitude comme nom propre que dans la généalogie de la fin du chapitre 4 de la Genèse au verset 25, et encore cet avis ne fait pas l’unanimité ! Quant à Eve, elle n’est nommée qu’à la fin du chapitre 3, après le récit de ce qu’on nomme « la chute » et de ses conséquences. A la fin du chapitre 2, elle apparaît comme 1″yshah- la femme, en relation avec 1″ysh-l’homme . En outre ce n’est pas l’homme qui lui donne son nom (v. 23), comme s’il avait autorité sur elle, l’expression « elle sera nommée » est l’équivalent du neutre « on l’appellera ».
Ainsi le premier « couple » qui se dégage linguistiquement du texte hébreu est l’ `adam et la `adamah ( l’humain et le sol), dans les versets 5 à 7 du second récit de la création au chapitre 2. Si l’on voulait faire apparaître le jeu de mots, il faudrait traduire ce couple par l’humain et l’humus, ou le terreux et la terre, ce que Chouraqui a traduit fameusement par le glébeux et la glèbe ! A chaque fois nous avons un masculin et un féminin, ce qui rappelle la polarité de tout créé, et l’exégèse rabbinique fait remarquer à juste titre que la première lettre de la Genèse est beth, bqui a pour valeur numérique 2, et non pas `alèf, signe de
l’ Un qui renvoie à Dieu dont le nom `Elohim commence par a.

La sève qui monte des racines

Comme une radiographie qui grâce aux rayons X fait apparaître le squelette, l’analyse des mots hébreux construits sur des racines de trois lettres permet de repérer immédiatement leur parenté cachée, ce que ne révèlent pas les traductions.
A la racine du mot `adam est le verbe « être rouge », il évoque la `adamah, la glaise dont l’être humain a été tiré : « Le Seigneur Dieu modela l « adam avec la poussière de la `adamah, la terre rouge » (Gn 2, 7).
Autre association que les sonorités de l’hébreu ne manquent pas de susciter sur le plan phonétique, ( il ne s’agit pas ici d’homonymie pure mais plutôt d’assonance) et que met en évidence l’exégèse rabbinique, est celle de `adam et de dam (le sang), allusion à la terre maternelle dont l’être humain a été tiré.

L’homme et son lieu

La mise en évidence de ce couple originel `adam-`adamah permet de repérer que l’être humain est d’emblée présenté à partir de son environnement proche ou lointain. Il n’est pas un spécimen isolé, il fait partie d’un lieu, d’une famille, d’un clan, d’un groupe social. De même qu’une molécule n’arrive jamais seule, l’humain ne peut être envisagé que comme un être en réseau, à l’intérieur d’un ensemble de relations. On peut ici faire le lien avec toutes les découvertes actuelles qui vont dans le sens de ce que laissait entrevoir l’antique sagesse intuitive de ce texte, sur le plan psychologique, sociologique, physique et biologique, à savoir qu’un élément ne peut être envisagé que par rapport à son « système », à l’ensemble qui l’environne.
Il ne faut pas oublier de relever au passage le signe de ce que j’appellerais une préoccupation écologique avant la lettre : la vie et la survie des humains et finalement de tous les êtres dépendent du soin apporté à l’environnement ; une pensée étonnamment moderne pour un texte aussi éloigné de nous dans le temps
Même préoccupation en Genèse 2,15 où nous lisons ceci en hébreu
a Le Seigneur Dieu prit l « adam (l’être humain), et le (dé)- posa dans LE jardin d’Eden pour LA cultiver et LA garder. » Ce passage du masculin au féminin n’est pas, à ma connaissance, mentionné dans les traductions, sauf par une note de la TOB. Le jardin gan est aussi un masculin en hébreu, donc ce féminin ne peut renvoyer qu’à la `adamah ou à la la terre ‘eretz , mentionnée quelques versets plus haut avant l’intermède de la plantation du jardin en Eden (2, 8-9) et du fleuve à quatre «têtes » (v 10-14). C’est une réponse à la constatation du verset 5 : « Il n’y avait pas d’’adam pour cultiver la ‘adamah. »
Or cultiver ou travailler signifie aussi en hébreu «servir, être au service de », un terme du registre cultuel. Et garder a le sens de préserver, protéger, ce dont les termes des langues germanique « Garten » ou anglo-saxonne « garden »… gardent la trace !
Ce mot « garder » veut dire aussi observer, suivre ou se conformer à, comme dans l’expression « garder un commandement ». Il y a bien sûr d’abord une allusion à l’agriculture dont nos premiers parents avaient besoin pour vivre, mais le texte va au-delà en pointant que sans le soin de ses habitants, la terre ne peut être ce berceau nourricier dont toute vie a besoin pour croître et s’épanouir. Et cette préservation du lieu ne peut se faire sans se mettre à l’écoute et au service de celui-ci.

Le jardin clos et la terre ouverte

Nous avons là comme deux cercles concentriques : celui d’abord du petit lieu protégé et clos ( de la racine ganan, « défendre »), quiestaussi « lieu de délices », car l’ Eden n’est pas seulement une région de Mésopotamie mais signifie « jouissance » ; c’est là que l’être humain est déposé ou mis au repos. Puis il est appelé (« le`ovdah uleshomrah : à cultiver et garder… »), c’est-à-dire à passer à une plus grande sphère, celle de la préoccupation pour la terre entière : il s’agit dès lors non seulement de préserver l’environnement, mais d’être au service du monde et de ses habitants.
On est évidemment au-delà de l’interprétation qu’en faisait le Candide de Voltaire, pour qui « il faut cultiver notre jardin » sous-entendait : « C’est l’action et non la spéculation intellectuelle, qui est à la source du bonheur humain ». L’emploi métaphorique de cette invitation à cultiver notre jardin peut aussi, peut-être même avant tout, interpeller notre vie sur le plan personnel – et c’est déjà beaucoup !
Près d’une ferme de la campagne environnante, j’ai vu ce panneau affiché : « On ne peut commander à la nature qu’en lui obéissant ». Francis Bacon, l’auteur de cette maxime savait-il qu’il était en plein cœur de la sagesse de Genèse 2, 15 ? Ici le recours à l’hébreu met en évidence toute la richesse de la polysémie de ses termes, cette pluralité de sens dont le texte est porteur.

Article paru dans « Bonne Nouvelle », mai 2012.

Thérèse Glardon

Les langues de la Bible
Bible ouverte. A la Pentecôte, les apôtres commencent à parler toutes les langues. Mais quelle était la leur ?

La fête de Pentecôte rappelle une expérience vécue par les apôtres et disciples de Jésus, rassemblés cinquante jours après la résurrection. « Alors ils voient apparaître des langues, comme des langues de feu.
Elles se séparent et se posent sur chacun d’eux. Tous sont remplis de l’Esprit Saint et ils se mettent à parler d’autres langues. C’est l’Esprit qui leur donne de faire cela », rapporte le livre des Actes des apôtres.

Mais au fait, quelle langue parlait Jésus avec ses disciples ? « Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet, mais il est reconnu aujourd’hui qu’ils parlaient l’araméen, répond Thérèse Glardon, professeur d’hébreu et présidente de l’Atelier romand de langues bibliques. Cette langue, encore parlée sous forme de néo-araméen dans certains villages de Syrie et du Liban, a connu une grande expansion dans le temps et dans l’espace. Dès le VIIIème siècle avant Jésus, elle est devenue la langue d’échange, de commerce et d’administration, dans tout le Proche-Orient ancien. Elle avait un rôle comparable à celui de l’anglais aujourd’hui. Jésus parlait un araméen palestinien de l’époque. Mais comme tout bon juif, il utilisait aussi l’hébreu, une langue de la même famille utilisée pour la Torah, la liturgie et les prières.»

L’hébreu est la langue dans laquelle est écrite la plus grande partie de l’Ancien Testament. Sa forme classique, l’hébreu biblique, était réservée à l’usage religieux, déjà au temps de Jésus. Une forme plus moderne était plus répandue, l’hébreu de la Mishna, langue dans laquelle des actes de mariages et de divorces ont été retrouvés en Judée. Enfin, certains textes de l’Ancien Testament – une partie des livres de Daniel et d’Esdras – ont été rédigés dans un araméen biblique, autrefois appelé chaldéen.

Une époque plurilinguiste
Le récit de la Pentecôte cite un grand nombre d’autres langues en usage à l’époque, celle du pays des Parthes, de Médie, d’Elam, de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et de la province d’Asie, de Phrygie, de Pamphylie… et aussi d’Egypte, de la partie de la Libye qui est près de Cyrène, de Rome, de Crète et d’Arabie. Comment se fait-il qu’elles soient rassemblées ce jour-là à Jérusalem ?

Il s’agissait de juifs et de convertis au judaïsme qui venaient là pour la fête de Pentecôte, explique Thérèse Glardon. L’une des trois grandes fêtes juive avec la Pâque, et Soukkoth à l’automne. A l’origine, ces fêtes marquaient la fin des moissons et des récoltes. Après l’exil, elles ont pris un sens théologique. Selon la tradition, Pâque rappelle la libération d’Egypte, Pentecôte le don de la Torah à Moïse au Sinaï. « Dans le récit de la Pentecôte vécue par les apôtres, nous retrouvons le bruit, le souffle et le feu de l’événement au Sinaï. Mais ce que le texte laisse ici entendre, c’est que le Saint Esprit rend possible la compréhension intérieure de la Torah. L’Esprit nous ouvre à la conscience du salut qui vient par Jésus-Christ. Le Nouveau Testament accomplit ainsi ce qui est en germe dans l’Ancien. »

Cette ouverture a aussi une dimension linguistique. L’Esprit Saint permet d’aller vers l’autre, de parler son langage et de construire avec lui une unité donnée par Dieu. « Les langues citées dans le texte couvrent toutes les zones habitées connues alors, pour y transmettre le salut de Dieu, note Thérèse Glardon. La Pentecôte est le contraire de la tour de Babel, où les hommes, avides de pouvoir et de réussite, voulaient bâtir une unité sans référence à Dieu. »

L’époque de Jésus, on le voit, était au plurilinguisme. Des actes juridiques retrouvés en plusieurs langues l’attestent. Tout comme l’inscription au-dessus de la croix de Jésus, rédigée en grec, en latin et en hébreu.

Si Jésus et ses apôtres parlaient l’araméen, langue sémitique au même titre que l’hébreu, l’arabe ou l’éthiopien, pour quoi le Nouveau Testament a-t-il été rédigé en grec, qui n’est pas de la même famille ? « Après les conquêtes d’Alexandre au IVème siècle avant Jésus-Christ, le grec a pris de l’importance comme langue littéraire et d’échange, explique Thérèse Glardon. Au IIIème siècle avant Jésus-Christ déjà, une traduction en grec de l’Ancien Testament (la Septante) s’est avérée nécessaire pour les juifs de la diaspora, dont les connaissances d’hébreu s’effritaient. Quant au Nouveau Testament, il présente un grec plus simple, appelé koinè, ce qui signifie langue commune».

Tout cet écheveau linguistique, il fallait bien le miracle de la Pentecôte pour le démêler… « C’est le signe fort que le souffle de l’Esprit donne l’intelligence et la compréhension de la Parole. Il fait le lien entre toutes les nations et insuffle la mission de leur porter le salut », conclut la professeur d’hébreu. – V.Vt